Jörg GESSNER

LE ROMAN D’UNE FEUILLE BLANCHE

Du 6 septembre au 18 octobre 2014

 

 

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L’histoire à laquelle nous convie l’artiste Jorg Gessner à la galerie Fatiha Selam à Paris, vous la découvrirez sur les feuilles d’un roman sans signes ni mots. Cette histoire est à la fois la sienne et celle d’une société autre, d’une autre civilisation. C’est lors d’un séjour au Japon que le designer allemand rencontre Yoshinao Sugihara, descendant de dixième génération de Hanshirou Sugihara, le fondateur de la véritable fabrique de washi.

Le rituel du washi

Washi ? Cette histoire pourrait composer un roman d’aventure, celui d’un secret  : le secret de la fabrication de papiers de qualité resté chinois et japonais jusqu’au huitième siècle avant d’être récupéré par les Arabes. Mais ce roman serait également celui du pays du soleil levant. Et si le soleil se lève sur cette terre, les hommes et les femmes qui l’habitent savent plus tôt que les autres ce qu’est la lumière. Les feuilles immaculées qui composent ce roman silencieux de  Jörg Gessner, si elle ne portent ni signes ni mots, traduisent, en revanche, avec un vocabulaire inédit, cette mémoire d’un spectre lumineux évoluant au fil des heures. Décliné sous les nuances les plus délicates, ce récit muet vous plongera dans ce qui, bien au-delà d’une fabrication, intègre un savoir, une méthode, un rythme, une gestuelle et au bout du compte, un rituel, celui qui aboutit à la création du washi.

Impossible de réduire la naissance du washi à une fabrication, à une simple habileté technique. 

Inconcevable également de restreindre les maîtres du washi au statut d’artisans. Ce qui se passe au cours de ce protocole relève davantage d’une relation au monde, d’une connaissance mutée en culture. Car le cheminement qui aboutit à ce washi séculaire relie les hommes à leur terre. C’est sur cette terre que pousse le mûrier à papier qui fournira ses fibres végétales. Lavées, séchées et rassemblées, les écorces intérieures de différents arbustes subissent alors un  traitement élaboré. Le maître papetier les cuit, les bat, les malaxe longuement, les sépare, afin d’obtenir un duvet de fibres blanches. C’est encore cette terre nourricière qui offrira une eau de source d’une grande pureté pour la suite du processus. D’une strate à la suivante se succèdent les gestes : plongeon, mouvement, écoulement. Au fil du temps, la circulation de l’eau devient plus lente, les gestes accompagnent avec soin cette naissance, donnent la vie aux fibres et assurent l’adhérence des couches entre elles. Pressées, puis étalées sur des planches en bois pour y sécher, les fibres s’agrègent solidement. La feuille ne fait plus qu’un.

Quête de l’essentiel

Une fois décrit ce qui s’apparente à un cérémonial dans le silence d’un jour de lenteur, reste à appréhender la nature si particulière de cette invention humaine issue de la nature pour nous accompagner dans la connaissance du monde. Avec son livre « Sur la route du papier «  Erik Orsenna retrace cette avancée décisive dans l’histoire des hommes.

Pourtant c’est dans une toute autre compréhension de cette histoire que Jorg Gessner nous entraîne. Nous le savons déjà cette lecture se fera sans signes ni mots. En revanche, elle nous conduit vers une approche sensible de la lumière. Dans une société qui a su révéler « L’éloge de l’ombre « , les valeurs de l’infime sont présentes partout et à tout moment : dans la courbe délicate de cette pierre, dans la discrétion de ce signe de politesse, dans le recueillement de ce temple, dans la douceur de ces nuances de lumière. Cette fois nous y sommes. Les washi superposés, décalés, suspendus par Jorg Gessner dans la galerie aspirent à cet art minimal qui nous oblige nous aussi à la retenue et au silence. 

Si bien que Jorg Gessner, dont le parcours de designer associait chaque jour forme et fonction, tend aujourd’hui, avec cette exposition, vers l’accès à cet essentiel, l’approche des valeurs qu’il a rencontrées au pays du soleil levant. Il sera donc question de lumière, de nuances, de sensibilité mais aussi de quête fondamentale.

Ce roman n’est pas écrit. La feuille restera vierge. Mais elle porte en elle, dans chaque fibre qui la constitue, une mémoire qu’il nous reste à découvrir. L’artiste Coréen Lee Ufan affirmait déjà au Guggenheim de New-York en 2011 :  » Ce que nous voyons ici est une question posée à l’idée de civilisation « . Visitez l’exposition de la galerie Fatiha Selam avec cette phrase en tête.

Claude Guibert